GAME OVER

Changeons l'Internet!

 

Texte en cours de rédaction (cf. "avertissement" en note) - Version 5 du 1er avril 2008

Si le processus de gouvernance de l'Internet ressemble de plus en plus à une "conversation", prenant tour à tour l'aspect d'une dispute ou d'une collusion entre les organismes techniques, commerciaux et politiques censées présider à sa destinée1 , c'est que contrairement à l'opinion couramment admise selon laquelle le réseau serait un organisme acentré fonctionnant de manière répartie, il est au contraire parfaitement centralisé2. Chaque niveau hiérarchique de l'Internet est le lieu d'une guerre de légitimité qui dilapide une quantité d’autant plus grande d'énergie sociale, politique et économique, que l’on s’approche du centre, à savoir des 13 grands registres d’adresses dites « racines DNS » qui ne forment en fait qu’une seule et même entité3. Cette course à la légitimité est menée au nom de la société civile et des utilisateurs censés être au centre de tout (User centered). Dans les faits, ils n'ont pas voix au chapitre.

En simplifiant à peine, à l'échelle mondiale, c'est la SAIC (une startup de la CIA), qui a le doigt sur le bouton ON/OFF du réseau, - via ses multiples filiales (NetworkSolutions4 , Verisign, etc.), - via les instances internationales qu'elle contrôle plus ou moins directement, - et via divers avatars commerciaux, tels Google qui peut ainsi siphonner à loisir toutes les données mondiales en même temps qu'une part toujours plus grande des capitaux et des recettes publicitaires.

Bref, dans le monde tel que dessiné par la forme historique de l’Internet qui règne aujourd'hui, l'Europe, et le reste du monde (ou plutôt les peuples qui les composent) avaient déjà perdu avant que ne commence la partie. Les organes centraux ont toujours pris logiquement les décisions qu'il fallait pour renforcer leur position dominante, et toutes les structures intermédiaires se disputent les miettes. Cette domination est telle aujourd’hui, que le grand méchant loup lui-même, voyant qu’il a dévoré tous les agneaux, commence à s'apercevoir qu'il n'aura bientôt plus rien à se mettre sous la dent. Si rien ne change, le capitalisme se sera tiré une balle dans le pied: GAME OVER économique.

Dans ce contexte, quelles chances ont encore les revendications de pluralité linguistique et culturelle de s'imposer?

A notre avis aucune, si on se contente de suivre les règles du jeu actuelles. Les organismes qui portent ces revendications culturelles (UNESCO, SMSI, etc.) sont intrinsèquement divisés. En proie à des conflits de légitimité sans fin, ils ont recours en dernier ressort aux Etats, dont les modalités démocratiques sont disparates, sujettes à caution, et archaïques en regard des usages de l'Internet. Après le 11 septembre 2001, les Etats sont devenus les principaux artisans du "tout sécuritaire" qui entraîne lui-même la défiance et le terrorisme que la sécurité prétend combattre... La maigre souveraineté que les Etats ont, ou tentent d'obtenir, sur des zones linguistiques et culturelles du réseau n'apparait pas aux utilisateurs comme une planche de salut. Bien au contraire, elle est vécue comme un niveau de verrouillage supplémentaire reproduisant à une échelle plus réduite celui qui est à l'oeuvre à l'échelle mondiale. Le cas de la Chine est l'emblème de cette dérive, mais les pays européens, sans parler de ceux du tiers monde, ne sont pas en reste (pénalisation du P2P, généralisation de la surveillance du réseau, etc.). Bref sur le plan culturel aussi, nous sommes au bord de la déréliction complète: GAME OVER politique.

Il ne s'agit pas de faire le procès des personnes impliquées dans les organismes cités plus haut, ni même de mettre en doute leur engagement et leur sincérité. Nous constatons simplement que leur conversation tourne en rond, et qu'ils fabriquent collectivement à grand frais un monde dans lequel chacun d'entre-eux à titre individuel ne voudrait vivre.Tous sont finalement des victimes d'un phénomène systémique, à la racine duquel se trouve selon nous, la topologie actuelle de l'Internet héritée d'une conception ancienne et dépassée de la cybernétique5.

est la sortie?

Et bien peut-être dans le possible changement de topologie et de paradigme qui s'annonce. Il est dit partout que la version actuelle du protocole sur lequel fonctionne l'Internet depuis 25 ans (IPv4) arrivera à saturation vers 2011 et qu'en conséquence le passage à la version 6 (IPv6) devra avoir lieu avant, c'est-à-dire tout de suite6. Beaucoup n' y voient un saut quantitatif, à savoir que les nouvelles adresses disponibles à profusion (2128, soit environ 2,56 × 1038) pourront être utilisées pour identifier, relier et contrôler n'importe quoi (qui), ce qui peut être la source de nouveaux profits. Bref, rien de nouveau. C'est évidemment une vison très réductrice. Il y a en effet dans IPv6 l'amorce d'un changement qualitatif qui, selon nous, a une importance décisive: c'est la notion d'adressage de groupe connue sous le nom de "IP Multicast" définie par Steve Deering7 dès 1985.

Dans l’Internet tel que nous le connaissons, il est impossible de réunir un « groupe » - ce terme désignant une assemblée en conversation synchrone comprenant plus de deux personnes, ce qui peut vouloir dire des millions - sans avoir recourt à une machine particulière effectuant la commutation entre les individus. Cette machine dépend nécessairement de "quelqu'un", le plus souvent d’un tiers extérieur au groupe (Facebook par exemple). En conséquence, le « lieu de la rencontre » est nécessairement « privé ». Il faut le dire et le répéter : il n'existe pas à ce jour de véritable espace public sur l'Internet ! Dans le contexte de verrouillage commercial et sécuritaire du réseau auquel nous assistons, cela équivaut de plus en plus à une « interdiction de réunion sur la voie publique » et à une surveillance automatique des réunions privées.

Les « adresses de groupe » prévues dans la prochaine version de l’Internet font potentiellement sauter ce verrou. Elles ne sont pas attachées à une machine particulière. A ce jour, elle ne sont pas la propriété de qui que ce soit, et peuvent être choisies et utilisées par n’importe qui. Tel que défini par Steve Deering, le Multicast est un protocole symétrique, c'est à dire qu'il est théoriquement possible pour tous de recevoir ET d'émettre un flux de quelque nature que ce soit sous couvert d'un numéro de groupe. Bien entendu, il faut pour cela des logiciels particuliers8 capables de formater et d'interpréter ces données. Dès lors, il est possible avec le Multicast de faire de manière économique et sans dépendre de tiers, beaucoup de choses que l'ont fait déjà avec l'Internet Unicast actuel, mais il est surtout envisageable de concevoir une toute nouvelle classe d'applications collaboratives distribuées qui pourraient rendre désuètes très rapidement celles du Web2.0.

Il y a donc en germe dans IPv6 une toute nouvelle culture du réseau, voire le changement de paradigme qui pourrait remettre le compteur à zéro. Ipv6 peut contribuer à créer enfin un véritable espace public sur l'Internet, à condition que cette idée soit défendue.

Ce changement, nous l’analysons comme le passage d’un réseau fonctionnant suivant une forme de « perspective temporelle » admettant comme point de fuite les serveurs assurant la commutation des groupes, à un autre s’exercerait une « perspective numérique »9 régulée par des « codes de fuite » que sont les addresses IP de groupe. Cette transformations extrêmement profondes pourraient conduire l'actuelle "économie de l'attention" a muter en une "économie du lien" impliquant de tout autres rapports sociaux. Elle induit au passage un renouveau complet des formes de légitimité des structures présidant aux destinées du réseau. Dans un esprit plus proche de la « seconde cybernétique »10, ces organismes devront s’inclure eux-mêmes dans le système auquel elles président , et donc devenir acentrées, comme lui.

Evidemment, il y a nombre de barrières et d'écueils pour en arriver là. Si à première vue, les intérêts des lobbies semblent aller à l'encontre de la mise en place d'un Internet symétrique jusqu'à l'utilisateur même (ce qui conduit théoriquement à l'équivalence complète entre le "tuyau" d"une grande chaîne de télévision et de celui Monsieur-Tout-le-monde), nous sommes persuadé qu'après réflexion, les pouvoirs en question sont à même de comprendre que ce lâcher prise est un gage de survie pour eux-mêmes et pour l'économie mondiale. Mais pour qu'ils le comprennent, il va sans doute falloir le dire et le répéter plusieurs fois.

Les Etats-Unis ne bougeront pas tant qu’ils tirent plus de profits du statu quo de leur domination que du changement. La Chine est en avance dans le passage à l'IPv6, mais c'est surtout pour disposer des adresses qui lui manquaient et pour affermir ses fonctions de contrôle. C’est sans doute dans les Etats européens, et singulièrement en France qui est dans une situation d’échec politique, économique et industriel absolu dans le monde de l’Internet actuel et qui dispose néanmoins de ressources intellectuelles et scientifiques conséquentes, que peut apparaître la nécessité et la possibilité d'un véritable changement.

A nous de ne pas laisser passer ce train de l'histoire......

Nous avons la conviction que ce changement ne pourra être obtenu par la seule force des acteurs qui se battent pied à pied à l'intérieur des institutions de l'Internet version Ancien-Régime ou en confrontation directe avec celles-ci, quand bien même ils bénéficieraient d'une légitimité politique déléguée par les pouvoirs locaux. La résistance institutionnelle ne peut être fertile qu'à la condition qu'elle puisse elle-même s'adosser à la mise en œuvre massive par les utilisateurs eux-mêmes et dans un logique factuellement bottom-up de toutes les solutions exploitables aujourd'hui et qui vont dans les directions que nous avons rappelé. Elles sont plus nombreuses que l'on pourrait le croire : d'une part, parce que l'ensemble de l'ancien système de gouvernance de l'Internet se fissure naturellement sous le poids du nombre croissant d'utilisateurs du réseau et, d'autre part, parce que, outre ces fissures, une foule de niches locales peuvent dès maintenant être occupées autrement.

Nous en concluons sans plus attendre à la nécessité de mettre en place un dispositif massif permettant tout à la fois l'observation et le repérage des niches accessibles et la défense politique et juridique de tous ceux qui décideraient de les investir. Une organisation radicalement nouvelle, conçue dans le respect des principes fondamentaux du compagnonnage que sont l'accueil, le métier, le voyage, la communauté, la transmission, l'initiation et le chef-d'œuvre. Cette organisation a été baptisée « Ψ.observer » à partir de la lettre grecque "psi" qui représente tout simplement l'acronyme de Personal Sustainable Internet (PSI), Internet Personnel et Durable. Son objet a été posé de telle manière qu'il puisse permettre à toute personne de revendiquer librement, sans autorisation ni déclaration préalable, une position d'observateur actif et de bénéficier du soutien de la communauté qui agira elle-même en tirant le maximum de profit de la puissance des organisations de pair à pair / peer to peer (P2P) qui s'imposent aujourd'hui comme le modèle d'avenir, démontré à travers de multiples exemples largement documentés notamment par la P2P Foundation.

Le premier acte de cette organisation nouvelle, outre sa mise en place elle-même, est le « Manifeste Ψ2Ψ » rédigé collectivement par les fondateurs de l'association réunis en assemblée constituante en ligne entre le 16 mars 2008 et le 16 mai 2008, composé en version bilingue franco-corse les 17 et 18 mai 2008, publié officiellement en version multilingue à Paris le 27 juin 2008 lors de la Semaine de l'Internet Mondial de Paris (World Internet Week - WIW) et solennellement remis en édition numérotée aux participants à la 61ème Conférence annuelle des ONG organisée par l'UNESCO en septembre 2008 réunis sur le thème de la célébration du soixantième anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l'homme (décembre 1948 - décembre 2008).
 

Olivier Auber, Olivier Zablocki

 


1 ICANN, IANA, IETF, W3C, ISOC, IGF, WSIS, UNESCO, SMSI, ONU, etc.
 

2 Medusa: la structure hiérarchique de l'Internet. Cette visualisation de l’Internet donne une idée de la centralisation de l’Internet, mais la sous-estime car elle ne considère que les flux, et nom pas les registres d’adresses qui forment une seule et même entité.

http://www.adminet.ca/Cawailleurs/archives/427/medusa-la-structure-hierarchique-de-linternet
 

3 RFC 2826: IAB Technical Comment on the Unique DNS Root

Copyright (C) The Internet Society (2000). All Rights Reserved.

http://tools.ietf.org/html/rfc2826
 

4 On a vu récemment comment NetworkSolutions, pour des bonnes ou de mauvaises raisons, en est venu à exercer une censure directe sur le film anti-islamiste de Geert Wilders : http://www.fitnathemovie.com/ Peine perdue évidemment puis que qu'il est disponible partout.

5 Cette conception est celle de la "Première cybernétique" construite à partir de 1942 par Arturo Rosenblueth, John von Neumann et Norbert Wiener, et beaucoup d'autres, s’attachant aux interactions entre « systèmes gouvernants » (ou systèmes de contrôle) et « systèmes gouvernés » (ou systèmes opérationnels), régis par des processus de rétroaction ou feed-back..
 

6 En France, Nerim, Free, et OVH proposent depuis peu à leurs abonnés de passer à IPv6, mais il n'est pas certain à l'heure qu'il est que la possibilité du Multicast symétrique évoquée dans cet article soit effectivement possible et si les paquets Multicast sont routés effectivement au delà du backbone de ces opérateurs. Pour ceux qui connaissent: dans le cas de Free, c'est la transition IPv4&6 de Remi Dépres qui est implémentée. A voir quelles en sont les limites?
 

7 RFC 966 - Host groups: A multicast extension to the Internet Protocol S. E. Deering, D. R. Cheriton, Stanford University, December 1985. http://www.faqs.org/rfcs/rfc966.html

Dans IPv4, la possibilité d'utiliser des adresses de groupe n'était qu'une verrue (extension) qui n'a été utilisée par les opérateurs que pour optimiser la bande passante sur leur réseau interne (backbone). C'est aussi ce qui a permis d'amener la télévision sur l'Internet et de proposer la réception de centaines de canaux aux abonnés de l'ADSL. Grâce au Multicast, les flux ne sont émis qu'une seule fois depuis les sources et ne sont routés jusqu'au destinataire que si celui-ci le demande. Il s'agit donc d'un protocole d'une grande économie, à tel point que depuis peu les gens d'Hollywood y voient l'avenir même de la télévision. C'est une vision commerciale fort étriquée des services que peut rendre Multicast.

"The Once and Future King: Multicast looks to (finally) be the future of television."

http://www.pbs.org/cringely/pulpit/2007/pulpit_20071221_003697.html
 

8 Il se trouve que ces logiciels existent, au moins au stade de prototypes, et que beaucoup d'entre eux ont été développé à la fin des années 90 à l'INRIA et à l' ENST Paris.

http://www.infres.enst.fr/~dax/guides/multicast/mdownload.html

En 94, Olivier Auber eu la chance de pouvoir impulser le développement de l'un des tout premiers logiciels Multicast ("gp" en bas de la liste) dont la version unicast se trouve là:

http://perspective-numerique.net/wakka.php?wiki=GenerateurPoietique
 

9 Ces attendus théoriques sur le changement de paradigme dont est gros le passage à l'IPv6 figurent dans une étude publiée fin 2007 par l'Observatoire des Territoires Numériques (OTEN) à laquelle l'un d'entre nous a contribué (Olivier Auber)

http://anoptique.org/PDF (Partie "cadrage théorique" de la page 11 à la page 37)

http://perspective-numerique.net

10 Seconde cybernétique développée à partir de 1953 par Heinz von Foerster, puis par Ilya Prigogine, Humberto Maturana, Francisco Varela, etc.

 

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